dimanche 25 septembre 2011

Un contrat de lecture sur la Toile

Internet favorise la lecture. On lit aujourd'hui sur la Toile au moins autant que dans les livres, et quelques années suffiront à ce que ce soit bien davantage. Mais la lecture en ligne ne va pas sans danger. Elle enfreint--ou tend à enfreindre--certaines clauses primordiales du contrat qui lie le lecteur au texte, et qui fait de la lecture une activité proche de la démarche d'apprentissage, ou de l'enquête policière, ayant donc pour enjeu la découverte d'une vérité.

Internet nous permet et nous incite à circuler d'une page à l'autre sur la Toile, de la même manière que la télévision incite le spectateur à glisser d'une chaîne à l'autre jusqu'à ne plus savoir quel programme il regarde. Lisant sur la Toile, même le lecteur le plus expert est toujours en danger--celui de ne plus savoir ce qu'il lit. Et son ignorance s'étage à deux niveaux:
  • Il ne sait pas qui est l'auteur (et/ou l'éditeur) de ce qu'il lit, et quelle autorité (ou quelle confiance) il convient donc de lui accorder.
  • Il ignore (n'aperçoit pas) le contour du texte qu'il est occupé à lire, et qu'il convient qu'il lise dans son ordre et son intégralité pour que son sens profond lui soit révélé, et qu'ainsi sa lecture soit pleinement profitable.
Or, si le lecteur expert est en danger, on conçoit combien l'est davantage l'apprenti--enfant ou adolescent laissé seul devant l'écran de son ordinateur, sans aide et sans filet.

Ne sachant où il se trouve, ni très bien où il va, il risque à tout moment de faire une mauvaise rencontre, la Toile étant aussi hasardeuse pour lui que l'était la forêt pour le Petit Chaperon rouge du siècle de Louis XIV. Et, en ne lisant aucun texte dans son entier, il risque fort de ne rien comprendre à ce qu'il lit si ce n'est que ce qu'il sait déjà, se contentant, au mieux, de prélever des informations éparses là où il aurait eu besoin de construire un savoir.

Face à ces dangers, quelles réponses voyons-nous s'esquisser?

Les ateliers auxquels j'ai participé, ce samedi, dans le cadre du BookCamp 4 (non-conférence accueillie au Labo de l'édition par Jean-François Gallouïn et toute son équipe du Paris région Lab) en faisaient apparaître deux.

La première vient des éditeurs de littérature jeunesse et de manuels scolaires. Ceux-ci semblent résolument et durablement installés dans la position qui consiste à publier des livres numériques aussi fermés que l'étaient--et le demeurent--les livres papier. Ils ont, pour justifier cette position, deux arguments majeurs. Le premier est économique. Il faut qu'ils puissent vendre les livres numériques comme ils vendaient et continuent de vendre les livres papier pour préserver leur chiffre d'affaire. Le second tient à la fonction de validation du texte que la tradition leur accorde, concernant son contenu aussi bien que sa mise en forme, et dont l'auteur et le lecteur ont eux-mêmes besoin pour accomplir pleinement leurs tâches.

Ces deux arguments sont parfaitement légitimes, sans doute incontournables. Et ils donnent à prévoir que, dans les années à venir, les enfants et les adolescents liront de plus en plus souvent sur des tablettes ou des liseuses, où les parents savent déjà qu'ils peuvent les laisser seuls face aux ebooks qu'ils ont téléchargés, plutôt que sur la Toile.

Mais une seconde réponse s'annonce déjà, qui viendra de la Toile, où des enseignants sont occupés à inventer la pédagogie de demain, et où il est essentiel pour eux que leurs élèves et les parents de leurs élèves puissent circuler, échanger, coopérer, publier des textes mais aussi des images, dans des conditions de sécurité optimales, ou au moins acceptables par tous.

Notre atelier Voix Haute fait partie de ces "lieux" où s'élaborent de nouveaux modes d'apprentissage. Et l'intérêt des "labos" comme le nôtre est que se constituent des agences d'évaluation et de labellisation des sites pédagogiques, indépendantes des éditeurs aussi bien que du MEN (ministère de l'éducation nationale), mais qui soient capables pour autant de dialoguer avec eux.

L'idée a émergé, je me souviens, en creux de remarques faites par Renaud Vaillant. Mais, parmi les participants au BookCamp, plusieurs me paraissent en mesure d'en devenir les incubateurs.

Je pense bien sûr à Hubert Guillaud (à suivre ici, et ici), mais aussi à François Bon, qui fut et qui demeure un pionnier sur la question de la lecture numérique. Voir son Après le livre, et ce qu'en écrit Roger Chartier.

Il me semble que Marc Jahjah, lui aussi, pourrait nous aider. Voir son SoBookOnline.

Surtout il y aurait là une tâche à la mesure de l'ambition d'Alain Pierrot et de son équipe (salutations à Véronique Kleck), qui créent l'antenne française du légendaire Institut pour le futur de la lecture et de l'écriture, if:lire, fondé à New York par Bob Stein.

2 commentaires:

  1. Cet article est maintenant repris sur le site d'Educavox.
    Merci à Michelle Laurissergues pour l'efficacité de sa veille.

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  2. En écrivant ce papier, je songeais à un navigateur dédié à l'enfance, et, grâce à Aldus, je découvre aujourd'hui Potati.

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