La Maison du chat-qui-pelote est une longue nouvelle, ou un court roman, datant de 1829, que l'auteur place en tête de La Comédie humaine, ce qui le fait regarder comme une introduction à l'œuvre. Il raconte l'histoire d'un mariage malheureux, celui d'Augustine, la fille d'un opulent drapier de la rue Saint-Denis, Monsieur Guillaume, avec un peintre à la mode, Théodore de Sommervieux. Celui-ci, après avoir été amoureux d'elle, la néglige à cause de certaines façons bourgeoises qui la font ressembler à sa mère, qui tenait la caisse de la boutique à l'enseigne du "chat-qui-pelote", plutôt qu'aux belles dames du faubourg Saint-Germain. Et ainsi il lui cause un chagrin dont Augustine meurt, un 2 novembre, à l'âge de vingt-sept ans. Ce qui fait conclure à un mystérieux "ami" que "Les humbles et modestes fleurs, écloses dans les vallées, meurent peut-être [...] quand elles sont transplantées trop près des cieux, aux régions où se forment les orages, où le soleil est brûlant" (emplacement 875).
Ce récit repose sur l'opposition entre deux mondes: celui de la conformité bourgeoise et celui plus éthéré de l'Art. Il illustre en cela un thème central du Romantisme -- à ceci près que le Romantisme se définit par son parti pris en faveur de l'Art contre l'esprit bourgeois que l'on voit triompher, en France, après la chute de l'Empereur, tandis que la position de l'auteur semble beaucoup plus nuancée.
Balzac connaît bien les riches commerçants de la rue Saint-Denis pour être issu de leur milieu. Il les a observés. Il entre dans leur logique, comme ferait un historien ou un bon journaliste. Ainsi, lorsque Monsieur Guillaume s'adresse à Joseph, le commis qu'il souhaite marier à sa fille aînée, son discours n'a rien de caricatural. Il dit:
"Vois-tu, mon gendre, il n'y a que le commerce ! Ceux qui se demandent quels plaisirs on y trouve sont des imbéciles. Etre à la piste des affaires, savoir gouverner sur la place, attendre avec anxiété, comme au jeu, si les Etienne et compagnie font faillite, voir passer un régiment de la garde impériale habillé de notre drap, donner un croc en jambe au voisin, loyalement s'entend ! fabriquer à meilleur marché que les autres ; suivre une affaire qu'on ébauche, qui commence, grandit, chancelle et réussit ; connaître comme un ministre de la police tous les ressorts des maisons de commerce pour ne pas faire fausse route ; se tenir debout devant les naufrages ; avoir des amis, par correspondance, dans toutes les villes manufacturières, n'est-ce pas un jeu perpétuel, Joseph ? Mais c'est vivre, ça !" (379).
Puis, bien des années plus tard, Augustine en vient à se plaindre de son mari auprès de ses parents, ce qui ne l'empêche pas de continuer à parler de lui comme d'un "être supérieur". Elle dit: "Ma chère mère, vous jugez trop sévèrement les gens supérieurs. S'ils avaient des idées semblables à celles des autres, ce ne seraient plus des gens à talent." Et sa mère lui répond: "Eh bien ! que les gens à talent restent chez eux et ne se marient pas. Comment ! un homme à talent rendra sa femme malheureuse ! et parce qu'il a du talent, ce sera bien ? Talent, talent ! Il n'y a pas tant de talent à dire comme lui blanc et noir à toute minute, à couper la parole aux gens, à battre du tambour chez soi, à ne jamais vous laisser savoir sur quel pied danser, à forcer une femme de ne pas s'amuser avant que les idées de monsieur ne soient gaies, d'être triste, dès qu'il est triste" (701).
Balzac est romancier, et un romancier aime le Monde dans tous ses aspects, même les plus triviaux (ici l'artisanat, le commerce, l'industrie). Il se donne pour tâche de déchiffrer les apparences du monde comme un "archéologue" (10) devant des "hiéroglyphes" (4). Il n'y aurait pas de sens pour lui à préférer l'Art au Monde, son propre travail d'écriture -- son propre métier -- procédant d'une lecture attentive et amoureuse du monde, et ses œuvres elles-mêmes appartenant au monde, où elles se distribuent, s'échangent, se déplacent, se vendent et s'achètent.
La première fois que Théodore de Sommervieux est admis dans la famille Guillaume, il apporte avec lui le tableau qu'il a peint représentant l'intérieur de la boutique, tel qu'il l'apercevait depuis la rue, tableau qu'il a exposé au Salon, près du portrait d'Augustine, et qui a remporté un immense succès. L'accueil est chaleureux: "C'est-y gentil, s'écria Guillaume. Dire qu'on voulait donner trente mille francs de cela. — Mais c'est qu'on y trouve mes barbes, reprit madame Guillaume. — Et ces étoffes dépliées, ajouta Lebas, on les prendrait avec la main. — Les draperies font toujours très-bien, répondit le peintre. Nous serions trop heureux, nous autres artistes modernes, d'atteindre à la perfection de la draperie antique" (499).
Balzac a rêvé de s'enrichir par l'exercice de son art. Jamais, jusqu'à la dernière minute de sa vie, il n'a renoncé à cet espoir. Et s'il ne l'a pas réalisé, il n'empêche que ce désir de prospérité est entré pour beaucoup dans l'énergie qu'il a mis à travailler, à l'instar de ses ancêtres, comme un infatigable et consciencieux artisan.
Ce récit repose sur l'opposition entre deux mondes: celui de la conformité bourgeoise et celui plus éthéré de l'Art. Il illustre en cela un thème central du Romantisme -- à ceci près que le Romantisme se définit par son parti pris en faveur de l'Art contre l'esprit bourgeois que l'on voit triompher, en France, après la chute de l'Empereur, tandis que la position de l'auteur semble beaucoup plus nuancée.
Balzac connaît bien les riches commerçants de la rue Saint-Denis pour être issu de leur milieu. Il les a observés. Il entre dans leur logique, comme ferait un historien ou un bon journaliste. Ainsi, lorsque Monsieur Guillaume s'adresse à Joseph, le commis qu'il souhaite marier à sa fille aînée, son discours n'a rien de caricatural. Il dit:
"Vois-tu, mon gendre, il n'y a que le commerce ! Ceux qui se demandent quels plaisirs on y trouve sont des imbéciles. Etre à la piste des affaires, savoir gouverner sur la place, attendre avec anxiété, comme au jeu, si les Etienne et compagnie font faillite, voir passer un régiment de la garde impériale habillé de notre drap, donner un croc en jambe au voisin, loyalement s'entend ! fabriquer à meilleur marché que les autres ; suivre une affaire qu'on ébauche, qui commence, grandit, chancelle et réussit ; connaître comme un ministre de la police tous les ressorts des maisons de commerce pour ne pas faire fausse route ; se tenir debout devant les naufrages ; avoir des amis, par correspondance, dans toutes les villes manufacturières, n'est-ce pas un jeu perpétuel, Joseph ? Mais c'est vivre, ça !" (379).
Puis, bien des années plus tard, Augustine en vient à se plaindre de son mari auprès de ses parents, ce qui ne l'empêche pas de continuer à parler de lui comme d'un "être supérieur". Elle dit: "Ma chère mère, vous jugez trop sévèrement les gens supérieurs. S'ils avaient des idées semblables à celles des autres, ce ne seraient plus des gens à talent." Et sa mère lui répond: "Eh bien ! que les gens à talent restent chez eux et ne se marient pas. Comment ! un homme à talent rendra sa femme malheureuse ! et parce qu'il a du talent, ce sera bien ? Talent, talent ! Il n'y a pas tant de talent à dire comme lui blanc et noir à toute minute, à couper la parole aux gens, à battre du tambour chez soi, à ne jamais vous laisser savoir sur quel pied danser, à forcer une femme de ne pas s'amuser avant que les idées de monsieur ne soient gaies, d'être triste, dès qu'il est triste" (701).
Balzac est romancier, et un romancier aime le Monde dans tous ses aspects, même les plus triviaux (ici l'artisanat, le commerce, l'industrie). Il se donne pour tâche de déchiffrer les apparences du monde comme un "archéologue" (10) devant des "hiéroglyphes" (4). Il n'y aurait pas de sens pour lui à préférer l'Art au Monde, son propre travail d'écriture -- son propre métier -- procédant d'une lecture attentive et amoureuse du monde, et ses œuvres elles-mêmes appartenant au monde, où elles se distribuent, s'échangent, se déplacent, se vendent et s'achètent.
La première fois que Théodore de Sommervieux est admis dans la famille Guillaume, il apporte avec lui le tableau qu'il a peint représentant l'intérieur de la boutique, tel qu'il l'apercevait depuis la rue, tableau qu'il a exposé au Salon, près du portrait d'Augustine, et qui a remporté un immense succès. L'accueil est chaleureux: "C'est-y gentil, s'écria Guillaume. Dire qu'on voulait donner trente mille francs de cela. — Mais c'est qu'on y trouve mes barbes, reprit madame Guillaume. — Et ces étoffes dépliées, ajouta Lebas, on les prendrait avec la main. — Les draperies font toujours très-bien, répondit le peintre. Nous serions trop heureux, nous autres artistes modernes, d'atteindre à la perfection de la draperie antique" (499).
Balzac a rêvé de s'enrichir par l'exercice de son art. Jamais, jusqu'à la dernière minute de sa vie, il n'a renoncé à cet espoir. Et s'il ne l'a pas réalisé, il n'empêche que ce désir de prospérité est entré pour beaucoup dans l'énergie qu'il a mis à travailler, à l'instar de ses ancêtres, comme un infatigable et consciencieux artisan.
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