Les adultes responsables voudraient que les enfants et les adolescents lisent davantage -- ce qui ne peut se faire sous la contrainte. Nous voudrions tous que les enfants et les adolescents aient davantage de goût pour la lecture, et la question est pour nous de savoir comment les aider à rencontrer ce goût et à le développer. Or, il est de fait que nous y réussissons assez mal. Je voudrais suggérer que notre échec (relatif) tient à ce que le goût de la lecture repose nécessairement sur trois dimensions différentes de l'acte de lire, et que nous ne prenons en considération le plus souvent qu'une seule de ces dimensions, parfois deux, mais presque jamais la troisième qui est abandonnée au soin de l'école.
Le goût du transport
Le livre est, par lui-même, pour peu que l'on sache lire, un extraordinaire tapis volant. Il vous suffit de vous asseoir dessus et, par sa propre puissance, il est capable de vous emporter très loin du lieu où se déroule votre existence ordinaire. Il vous fait assister à des scènes, découvrir des paysages lointains ou rêvés, très vite (le temps de tourner une page ou d'un battement de paupières) et presque sans effort. Il vous permet même de vous identifier à des personnages réels ou imaginaires très différents de vous, qui vivront (et par l'entremise desquels vous vivrez à votre tour) des expériences auxquelles, sans lui, vous n'auriez pu participer. Et il faut souligner que ce tapis volant est adapté au transport d'un seul passager à la fois, que c'est un véhicule à une place, ce qui confère à chaque lecteur une liberté de voyage absolument vertigineuse.
Ce premier aspect est celui sur lequel les adultes responsable insistent inlassablement, comme s'il devait suffire à convaincre les jeunes. Et cette insistance s'explique, me semble-t-il, par deux raisons: la première est que l'aspect évoqué est celui qui retient le mieux ceux qui sont déjà d'excellents lecteurs, et qui ont déjà le goût de la lecture. La seconde raison est que cet aspect, qui tient au pouvoir du livre lui-même, à sa puissance machinique, presque magique, justifie que l'on lise beaucoup de livres, et que donc l'on en vende et achète beaucoup. Étant sous cet aspect un simple usager du livre, le lecteur ne manque pas d'apparaître aussi comme un client naturel, dont il s'agit d'aiguiser l'appétit consumériste.
Le goût des autres
Le second aspect, que l'on a longtemps négligé, et qui redevient à la mode peut-être grâce au numérique, concerne au contraire la socialisation, ou l'usage collectif. Notre atelier VoixHaute.net a fait son slogan de ce que la lecture est toujours un jeu de (bonne) société. Cela signifie que le livre nous relie à l'auteur, bien sûr, mais aussi à tous ceux et toutes celles qui l'ont lu avant nous et qui nous le recommandent. On lit Victor Hugo, ou Rimbaud, ou on lit Harry Potter, parce que d'autres l'ont lu avant nous, et parce qu'en le lisant à notre tour nous entrons dans une communauté à l'intérieur de laquelle la communication est plus facile et plus douce. Nous lisons telle œuvre parce que d'autres nous en ont parlé et pour en parler avec d'autres. Le livre sous cet aspect est une interface, ou une référence. Toute société a besoin de références. Les sociétés traditionnelles ont durablement et solidement fonctionné grâce à un tout petit nombre de livres qui leur servaient et leur servent encore de référence. C'étaient des livres religieux. Les livres religieux ont perdu ce pouvoir dans nos sociétés post-industrielles, dites démocratiques, mais, à défaut, des collections de textes, ceux qu'on appelle les "classiques", peuvent et doivent remplir cette fonction. Ajoutons que cet aspect social, dont les adultes, la plupart du temps, ne font pas grand cas, est au contraire au cœur de la motivation des jeunes. Il est important de nous en convaincre: pour eux, le livre n'est pas autosuffisant, et toute stratégie de promotion de la lecture qui repose sur le postulat contraire est inévitablement vouée à l'échec. Les enfants ne lisent pas pour les livres mais pour ceux et celles qui veulent bien lire avec eux. Pour eux, dans la motivation de lire, le livre ne vaut pas par lui-même. Ce qui importe, ce sont les échanges qu'il permet et suscite avec d'autres personnes bien réelles et vivantes celles-là.
Le goût de la langue
Le troisième aspect est le plus important et le plus occulté. Nous n'en entendons presque jamais parler. Des colloques entiers se tiennent sur l'avenir du livre et de lecture sans qu'il en soit jamais question. Comme si cet aspect avait quelque chose d'obscène. Ou comme si l'on avait définitivement renoncé à améliorer sa prise en compte. Je pense à l'expérience personnelle (intime) de la langue qui se noue dans l'apprentissage de la lecture. Moment unique dans l'histoire du sujet, moment inaugural, où le sujet humain doit se confronter consciemment, délibérément, à l'ordre du langage, c'est-à-dire à cela même qui, depuis Aristote, le définit en tant que sujet humain. Là où il y avait du flux doivent apparaître des séries d'éléments distincts et successifs (voir un exemple ici) -- phonèmes et graphèmes qui se correspondent de façon presque abstraite, puisque, en français au moins, l'unité du graphème ne correspond pas à l'unité du caractère d'écriture, à la lettre. Pour comprendre l'importance de ce moment, il faut avoir à l'esprit que l'apprentissage de la lecture dépend pour une large part des compétences que l'enfant a déjà acquises au gré des pratiques orales. Mais qu'en même temps son rapport à la langue orale, la conscience qu'il peut avoir des aspects phonémiques, lexicaux et grammaticaux de la langue, sera complètement bouleversée et approfondie par son expérience nouvelle de l'écriture. L'apprentissage de la lecture engage toute l'expérience déjà acquise par le sujet dans son milieu familial, mais en même temps elle lui permet d'aller plus loin et plus profond. De nouer avec la langue un rapport critique qui, dans certains cas, sera marqué par la curiosité de savoir, par le désir d'apprendre, et dans d'autres cas, sera marqué par l'angoisse. Les années d'apprentissage initial de la lecture (disons les classes de Grande section, CP et CE1) devraient être vécues par l'enfant comme un moment de fête, où il en apprend beaucoup sur la langue et où il en apprend beaucoup sur lui-même. Les adultes ont le tort de penser que le plaisir s'oppose à la difficulté et à l'effort. Pour la plupart d'entre eux, hélas, ils s'ennuient au travail, et tout leur désir, toute leur curiosité sont tendus dans l'attente des vacances où ils ont prévu de partir en voyage. Mais les enfants ont le courage des vrais aventuriers, des explorateurs, des danseurs de corde. C'est parce qu'il est difficile de faire du vélo qu'ils raffolent d'en faire. Et, de la même manière, leur goût de la lecture et de l'écriture peut et doit naître de la prise de conscience jubilatoire de la difficulté même de cette entreprise. Un bon apprentissage de la lecture n'est pas celui qui fait passer la pilule. Qui fait comme si c'était facile, pour que l'enfant s'habitue. Un bon apprentissage de la lecture est celui qui fait découvrir à l'enfant combien il est lui-même intelligent, combien il peut compter sur ses propres capacités intellectuelles, et comment et avec quel plaisir il pourra les développer tout au long de sa vie.
La méthode d'apprentissage de la lecture proposée par notre atelier VoixHaute.net est conçue pour permettre cette expérience, pour la susciter, et pour faire en sorte qu'elle se déroule dans la joie. Pour qu'elle soit en même temps une expérience du beau et du délicat (cf. F. Ponge). À ceux qui sont trop vieux pour l'avoir vécue en tant qu'élèves, je ne saurais trop recommander d'essayer de la vivre en tant que professeurs. Ouvrez un m@p, préparez-vous, concentrez-vous dessus pendant quelques instants. Puis demandez à votre enfant, ou à celui de vos voisins, de venir près de vous en faire tourner les ailes. Vous vous amuserez et vous en apprendrez peut-être plus encore que lui.
Merci beaucoup pour la mise à disposition gratuite des moulins à paroles. J'ai eu l'envie et l'occasion d'en tester quelques-uns en classe, et ce fut chaque fois un moment très exaltant, véritablement passionnant, où l'attention et l'écoute des élèves étaient très grandes. Je me souviendrai toujours de Saltimbanques d'Apollinaire, et de cet enfant qui, à la fin de l'année dernière, nous récita in extenso Les sept épées, qu'il avait appris de sa propre initiative pour le seul plaisir de la langue du poète. Très cordialement,
RépondreSupprimerMerci pour ce témoignage, Patrick, il nous est précieux.
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